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ÉCHEC ET MASQUE

Une main de blanc ganté ouvre la portière, une invitation celle des grilles du château.

Triés sur le volet, les invités ayant obtenu un laissez-passer jubilent en faisant la queue à l’entrée.

Contrairement au bas peuple qui porte le masque sur la bouche, eux le portent autour des yeux. Le sourire radieux de la haute scintille, faux et carnassier.

Derrière les baïonnettes, protégée des sans-dents, l’amicale malthusianiste est attendue avec des hordes de petits-fours et une centurie de majordomes.

On trinque à la classe moyenne neutralisée par la peur, on regrette le trop bas taux de mortalité des gueules cassées de la mondialisation et le bal commence par un tango de chiens médiatiques.

Un clavecin lance ensuite une petite sarabande et les domestiques serpentent entre les groupes et les discussions, RFID et bouchée à la reine pour les uns, verrine de saumon et réchauffement climatique pour les autres.

Coupelles de champagne à la main on parle pluie et beau temps, vaccins et confinement.

Les anciens thuriféraires du libre-échange sont devenus les nouveaux bourreaux de la liberté de déplacement.

Goguenards, les machiavéliques marquis mondialistes s’admirent d’autosatisfaction dans la galerie des Glaces.
Les reflets scintillant de leurs masques perdus dans les boiseries du Roi-Soleil, ils attendent avec impatience que la lune se lève et fasse un clin d’œil à cet étrange remake d’Eyes Wide Shut.

Les blagues vont bon train et l’ironie égaye la pesanteur de l’instant.
Un plaisantin fait semblant de tousser, vite fusillé du regard par un garde du corps la main sur le holster.

Un verre est levé au transhumanisme, un autre à la milice qui a obéit sans broncher.

Ceux qui la veille arrachaient les masques pour faire savourer un peu mieux au peuple le gaz de la République ont acquiescé la bave aux lèvres quand il a fallu les agrafer sur la gueule à grand coup d’amendes.

Zélé et obséquieux, ils étaient parfaits ! on en vient même à évoquer la dissolution de l’EuroGendFor en rigolant.

Un pique-assiette infiltré est pris la main dans le sac, appréhendé et vite exfiltré vers les sous-sols.

Les marquis tournent et virevoltent sous le haut plafond, main dans la main avec des succubes à la robe échancrée.

La mascarade en queue-de-pie bat son plein au propre et au figuré, narguant le visage de la Vérité défigurée sur le parquer en damier.

Un coup sur le noir, un coup sur le blanc, les souliers lustrés piétinent le monde d’avant.

Dans une soupe idéologique et une brume d’encens, l’Internationale progressiste croque ses privilèges à pleines dents.

Le temps file et d’un coup la musique s’arrête et un silence tisse sa toile sur l’assemblée, le temps d’une bouffée d’oxygène et d’une pastille de tadalafil.

Déboule alors une figure qui avance sereine et masquée. Ce n’est pas le Diable mais Jupiter 2.0 et son orageux nuage d’éminences grises.

La grande pièce devient vite noir de monde et celui qu’on surnomme « le roi de Courchevel », après s’être mis une dernière ligne dans le nez, claque des doigts théâtralement.

« Faites place ! » s’écrie un officier en écartant les bras, comme foudroyé d’un éclair invisible.

Arrive alors toute une armée de domestiques avec laquelle on prend bien soin de respecter la distanciation sociale.

Ils portent d’immenses tables roulantes recouvertes de riches étoffes faisant miroiter le mystère d’un repas inodore. On distribue aux invités des assiettes et des couverts et chacun chuchote et se questionne sur cet étrange pique-nique.

Les domestiques en nombre de plus en plus importants sont alors appelés et, d’un claquement de doigt, ils se mettent à genoux en quinconce comme Des pions sur l’échiquier.

Jupiter montre l’exemple et s’assoit sur un de ces étranges tabourets, les couverts à la main et les genoux croisés.

Après quelques hésitations les fesses de la haute se posent sur les colonnes des domestiques plongés dans un mutisme effacé.

D’un coup sec un officier lève le voile sur le repas du soir.

Yeux écarquillés et souffle de stupeur, puis soulagement pour certains et content « d’en être » pour d’autres.
Face à eux d’énormes gâteaux et autres curiosités culinaires en forme de corps humains, assez réalistes pour laisser planer le doute.

Commence alors la découpe de cet étrange repas que les connaisseurs appellent « spirit cooking ».
Un officier dépose un morceau de choix sur une pelle à tarte en bout de table et toise l’audience de son regard scintillant.

« Messieurs, à la viande du Prince de ce monde ! »

Grande clameur, applaudissements et la distribution commence.

Le sucre va se coller sur les dents, la génoise s’encastre entre les molaires et une rasade pétillante vient couler dans le gosier.

Petit à petit le sucre accompagne dans les veines de la haute l’alcool qui monte d’un coup, sans prévenir, et rapidement l’audience guindée voit la bienséance se craqueler et les langues se délier.

Les bonnes manières sont jetées par la fenêtre avec les coupelles et l’Internationale progressiste lâche la fièvre messianique un instant pour embrasser le démon de midi.

Les bouches salivent, les lèvres se rapprochent, le pouls s’accélère et rapidement les masques tombent. La liesse se diffuse comme un virus et, moins d’un quart d’heure plus tard, on commence à défaire ses boutons de manchette.

Dehors on attend la deuxième vague, la peur au ventre et le bâillon sur la bouche. L’inflation toque à la porte et les drones patrouillent dans la rue pour éviter les rassemblements.

Pas de Divine Comédie mais une Infernale Tragédie. La France est tombée en quenouille et le peuple s’est pris une grosse quenelle.

Le frigo vide, on ouvre le dernier paquet de pâtes. Ni chaud ni froid, la dictature s’installe dans l’eau tiède en train de bouillir.

Police partout, justice nulle part

Masques partout, virus nulle part

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