« Sourire est une manière d’être présent dans le visage ; une autre manière est d’embrasser. Alors qu’un sourire sincère est involontaire, un baiser sincère est voulu. C’est du moins vrai pour le baiser d’affection. Dans le baiser de passion érotique, cependant, la volonté est aussi partiellement dépassée et dans ce contexte, le baiser purement voulu a une apparence d’insincérité. Le baiser érotique sincère est à la fois une expression de la volonté et un abandon mutuel. Ainsi, il nécessite une sorte de maîtrise de la bouche, pour que l’âme puisse exhaler à travers elle, et aussi s’abandonner là, à la périphérie de son être. Décrivant la tentation et la chute de Francesca da Rimini, Dante montre Francesca se remémorant le moment où elle et Paolo lisaient ensemble l’histoire de Lancelot et Guenièvre, et arrivaient au passage où Lancelot tombe victime du sourire de Guenièvre. Elle se souvient de la façon dont le sourire affectueux fut « embrassé par un tel amant ». Elle se souvient ensuite que Paolo embrasse, non pas son sourire, car elle ne souriait plus, mais sa bouche. Et à travers sa bouche, elle participe au tremblement de Paolo : « la bocca mi baciò tutto tremante « (
L’Enfer, V, 136). La bouche, comme l’œil, est un point d’intersection de l’âme et du corps, de la personne et de l’animal. Francesca a pris conscience, à travers Guenièvre, de son propre sourire, puisque qu’elle a pris conscience de la liberté de choix qui soutient son amour. Puis Paolo l’embrasse, et son sourire devient une bouche, toute tremblante. Elle attribue ce tremblement à Paolo : et nous comprenons comment l’image de soi de Francesca a été vaincue. Elle éprouve son désir comme une force extérieure, une conquête, à laquelle elle est impuissante à résister, puisque cela a été transféré au « Je ».
Le baiser érotique ne concerne pas seulement les lèvres : les yeux et les mains y jouent aussi un rôle essentiel. Et il est certain que Sartre a raison de penser que, dans la caresse du désir, je cherche, comme il le dit, à « incarner l’autre » – en d’autres termes, je cherche à faire passer dans la chair que je touche avec mes mains ou mes lèvres ce que Sartre appelle la liberté, et que j’appelle la perspective de la première personne. Sartre poursuit en affirmant que le désir sexuel est intrinsèquement paradoxal, car il ne peut atteindre son but qu’en possédant « une liberté comme liberté
[1] » – c’est-à-dire en possédant la liberté de l’autre tout en la supprimant. Je ne suis pas d’accord avec cela. Mais je pense que le baiser du désir met en avant la même ambiguïté dans le visage que l’on retrouve dans l’alimentation. Les lèvres qu’on offre, amoureux, à un autre sont empreintes de subjectivité : elles sont les avatars du « je », invoquant la conscience de l’autre dans un don mutuel. C’est ainsi que le baiser érotique est représenté par Canova, par exemple, dans sa sculpture d’Éros et Psyché, Figure 4, et aussi par Rodin dans « Le Baiser », une œuvre initialement intitulée « Paolo et Francesca ». »